Dans les coulisses du Tour de France : Avec Samuel Maraffi, médecin de l’équipe B&B HOTELS P/B KTM




Dans les coulisses du Tour de France : Avec Samuel Maraffi, médecin de l’équipe B&B HOTELS P/B KTM

Quel est le rôle d’un médecin d’équipe sur le Tour ? Comment faire pour garder un organisme en bonne santé sur une course de 3 semaines ? Nous en discutons avec Samuel Maraffi médecin chez B&BHOTELS P/B KTM ! (Et vous verrez que rien n’est laissé au hasard 😉 )



En début de Tour, Bryan Coquard a couru avec des blessures jusqu’à son arrivée hors-délais dans les alpes. Comment a-t-il fait pour supporter la douleur et continuer ? Et médicalement comment gère-t-on un cas comme celui-ci ?

Bryan a chuté 2 fois lors de la première étape et 1 fois lors de l’étape 3. A chaque fois les chutes étaient violentes. Il a eu des contusions dans le bas du dos et aux côtes ainsi que des douleurs musculaires.

Chaque jour, des soins appropriés, kiné et médicaux, lui ont été appliqués pour réduire les douleurs et optimiser la cicatrisation des blessures.

Bryan allait de mieux en mieux au fil des jours sur les étapes de plaines... jusqu’à l’étape de Tignes.

Là, le froid et la position en danseuse ont réveillé les douleurs et il n’a pas pu terminer dans les délais.

De retour chez lui, des examens ont révélé́ une fracture vertébrale et une fracture de côte.


Globalement, dans un cas comme celui-ci, avec l’aide du staff (kiné, ostéo, ...), on essaie au mieux de soulager la douleur, les compensations musculaires et courbatures, ...

Ça peut passer par de l’électrothérapie, de la pressothérapie et de la cryothérapie/thermothérapie, de la thérapie manuelle, des étirements, des techniques myofaciales, ...


Dans le même registre, quelles sont les blessures les plus récurrentes sur un Tour De France ?

Sur une course de 3 semaines, on rencontre régulièrement 5 types de blessures : -Les blessures traumatiques liées aux chutes comme dans le cas de Bryan. -Les blessures musculo-tendineuses de sur-sollicitation (pour vulgariser : des contractures, élongations, ... ou des tendinopathies) - Les pathologies articulaires : syndromes fémoraux-patellaires au niveau du genou, ... -Les pathologies posturo-positionnelles (liées aussi à la fatigue) : douleurs cervicales ou lombaires, ... - D’autre pathopologies comme l’aggravation d’un asthme d’effort, les troubles de l’immunité et donc la récurrence de certaines infections, des pathologies digestives, métaboliques, ...


A cela, on peut rajouter la fatigue fonctionnelle (évidemment), des troubles du sommeil qui surviennent régulièrement avec le stress, un déséquilibre du stress oxydatif et les pathologies du périnée et des pieds (surtout en 3ème semaine).


Plus globalement, quel est le rôle d’un médecin d’équipe sur une course comme le Tour de France ?

Sur un Tour de France, Il y a en fait plusieurs rôles à assurer en tant que médecin :

Le premier est d’assurer la santé physique et psychique des coureurs.

Et ce rôle se déploie toute l’année à travers un suivi médical, et pas seulement sur le Tour. Lorsque le coureur arrive en course, tous les feux doivent être au vert (stabilisation du poids, prédispositions nutritionnelles, etc.).

Et une fois le départ donné, je suis là aussi pour veiller à l’optimisation de la récupération.


Le second rôle, pas le plus drôle, est de soigner et panser les blessures qui surviennent durant l’épreuve.

A ce niveau là, il y aussi la nécessité de coordonner les soins sur le terrain avec les différents membres du staff (masseurs, kiné, cuisiner, mécaniciens, directeurs sportifs).


Enfin, je dois participer et aider à la prévention et au traitement des pathologies liées au froid, au chaud et à l’altitude, et faire de l’éducation thérapeutique...


Tu parles de prévention. Justement, est ce qu’il y a une préparation médicale spécifique réalisée avec les coureurs en amont du Tour ?

Oui, bien sûr ! Une fois la présélection connue, je suis en stage avec eux pour peaufiner les détails.

Avec le staff performance, nous agissons sur la prévention des blessures avec un profilage biomécanique effectué très tôt dans la saison (et des recommandations ensuite dans l’entraînement).

Nous agissons également sur la nutrition (stratégies nutritionnelles spécifiques individualisées, régulation pondérale, complémentations, test des boissons et aliments à l’effort, en récupération, entrainement digestif à l’apport glucidique, ...).

Nous travaillons activement aussi sur l’acclimatation à la chaleur, l’entrainement en hypoxie, la préparation aux techniques de récupération, le suivi psychologique, ...

Bref c’est très vaste, et au final c’est individualisé pour chaque coureur.


Et une fois en course, comment contrôlez-vous l’état de fatigue des coureurs durant les 3 semaines ?

Monitorer avec précision le niveau de fatigue d’un coureur est complexe...

Il n’y a pas de test spécifique à réaliser qui nous donnerait avec précision un « niveau de fatigue »... mais plutôt un faisceau d’arguments à recueillir et à analyser : le ressenti, la qualité du sommeil, l’humeur, la sensation de performance, l’état d’hydratation, la digestion, la fréquence cardiaque (FC) maximale, la FC de repos, la FC de récupération, les variations de fréquence cardiaque, les variations tensionnelles, ...


Lorsqu’il y a une alerte et qu’il faut approfondir pour un coureur, j’échange avec les autres membres du staff performance et avec le responsable scientifique qui vont m’apporter des données complémentaires liées par exemple aux charges de travail, aux données de puissance,...

L’analyse de tous ces paramètres permet de se faire une idée de la fatigue...

Quand un coureur doit lever le pied, il y a alors une discussion avec la direction sportive et le choix peut être fait d’adapter la stratégie de course de celui-ci pour l’aider à récupérer sur quelques étapes.


Comment évoluent les données physiologiques d’un coureur sur les 3 semaines ?

Déjà les coureurs arrivent normalement non fatigués et en période de surcompensation au départ de la course.

Donc à ce moment-là, les données physiologiques sont bonnes. Moi ce que je vois, c’est que souvent un frein parasympathique se met en route au fil des étapes : La FC max et la FC de repos chutent.

Je note également une altération du sommeil, des troubles de l’humeur, des marqueurs d’hydratation qui fluctuent et une modification du rapport masse grasse/masse maigre.

Tout cela est évidemment corrélé au niveau de fatigue.

Après on pourrait détailler longuement les autres données qui se modifient (paramètres respiratoires, ...), mais ça prendrait beaucoup (trop) de temps.

Il faut savoir se concentrer sur l’essentiel : mesurer un paramètre : Oui, mais pourquoi ? comment l’interpréter ? et surtout quelle utilité en ai-je ? Est-ce que la mesure va changer quelque chose à ce qu’on fait déjà ? Vaste débat. Trop de données, tuent les données.

Subtil équilibre à trouver.


Et si le coureur présente des signes de fatigue avancée, est ce que vous pouvez faire quelque chose pour inverser la tendance ?

Comme je l’ai déjà dit, les directeurs sportifs peuvent adapter la stratégie de course en fonction de l’état de fatigue des coureurs.

On peut « laisser au chaud » un coureur 1 ou 2 étapes qui lui sont moins propices, pour qu’il se soit « refait la cerise » sur son étape clé.

Et en parallèle, on peut pousser toutes les techniques de récupération au maximum : optimisation de la nutrition et hydratatation, compression, cryothérapie , massages, électrothérapie, sommeil, repos psychologique, etc.


Autre sujet qui retient l’attention cette année : est-ce que vous mettez en place des protocoles pour affronter les conditions climatiques extrêmes (chaud et froid) que peuvent rencontrer les coureurs sur le Tour ?

Oui. Pour le chaud, on propose des protocoles d’acclimatation en amont.

On monitore également l’hydratation pour que le coureur soit toujours normo-hydraté (ni trop, ni pas assez).

On fait aussi du pré-cooling, per-cooling et du post-cooling, de l’Ice sluchy (rinçage de bouche avec de la glace) et encore une fois de la cryothérapie.

Enfin, les ravitaillements sont adaptés spécifiquement, en qualité et en quantité, lors des étapes où le thermomètre grimpe.


Concernant le froid, c’est un peu plus compliqué. On propose du thé chaud en ravitaillement et on adapte évidemment l’équipement aux besoins du coureur.

Mais encore une fois, il est plus difficile de proposer des protocoles d’acclimatation pour lutter contre le froid surtout quand il est accompagné de pluie.


Et pour finir, la question qui fâche, est-il possible de faire le Tour de France sans avoir recours à des médicaments ?

Bien sûr ! Si cela fait référence au dopage, il ne faut pas mettre tout le monde dans le même sac.

Et il faut aussi dire que parfois, des coureurs ont des pathologies qui nécessitent un traitement (autorisé par les instances antidopage et qui n’augmente pas la performance).

Ce n’est donc pas parce qu’un coureur prend un médicament qu’il est forcément dans une démarche de dopage.

Et au niveau des compléments alimentaires, certains cyclistes en prennent quand d’autres vont davantage enrichir leur alimentation. Enfin d’autres n’en prennent pas...

C’est donc vraiment du cas par cas.


Au final, pour répondre à la queston, il est largement possible de terminer un Tour de France sans avoir recours au moindre médicament ! Juste un peu de Moraline, de MoZvex, et une bonne dose d’entrainement !



Merci à Samuel Maraffi d’avoir répondu à nos questions et bonne dernière étape à lui.



Par Rémy Deutsch