RACE ACROSS FRANCE 2021 - MA COURSE par Josselin RIOU



Vendredi 23 juillet, il est 20h55 et il ne reste plus que 30 secondes avant mon départ. Je suis sur la rampe de lancement, prêt à partir pour une traversée de la France en solitaire et sans assistance. 2500 kilomètres à vélo de Mandelieu-la-Napoule au Touquet. Je ne sais pas dans quoi je m’embarque. J’ai l’impression de m’élancer pour un chrono de cinq ou dix kilomètres comme quand j’étais plus jeune et que je courais en FFC. Mais là, tout est différent. À travers ces quelques lignes, je vais vous partager ma «préparation», mon approche de l’épreuve puis les longues heures passées seul sur ma bicyclette. Ceci n’est pas un résumé. C’est une tranche de vie, un compte-rendu, un partage d’expérience.

Ma Race Across France démarre en décembre 2020, au moment où je m’inscris. Je viens de fêter mon 24e anniversaire et j’ai pris la décision de m’engager sur le 2500 kilomètres, solo, sans assistance. J’ai suivi la course au cours de l’été 2020, à la sortie du confinement.

Pour ma première expérience en Ultra-Distance, j’aurais pu faire un autre choix. Une distance plus courte, en équipe ou avec assistance. C’est une question qui revient souvent. Une question que j’ai pu me poser aussi pendant ma course. Je n’ai pas vraiment de réponse. Je pense que dans mon esprit, la véritable traversée de la France s’effectuait sur 2500 kilomètres et que l’aventure n’en serait que plus belle en étant seul, avec mes sacoches accrochées à la selle ou au cadre. Mais à ce moment-là, je n’ai rien d’autre en tête. Pas de dépassement de soi, de volonté de repousser mes limites. Non, juste faire un truc énorme et kiffer.


Puis le temps passe. Je vais une première fois à Nantes à vélo en m’arrêtant un peu avant la barre des 400 kilomètres. C’est pas gagné cette histoire. Des jours, des mois, le Jour-J se rapproche. J’essaye de préparer au mieux la logistique autour de l’épreuve. C’est déjà très prenant mentalement. Et puis j’écoute le podcast Ultra Talk d’Arnaud Manzanini, l’organisateur de la Race Across France. Dans cet épisode, il invite Eric Leblacher, ancien coureur cycliste professionnel et finisher de la RAF 2020. Son témoignage est passionnant. Sur l’épreuve mais aussi sur sa vision du cyclisme, de la vie, son rapport à la famille. Je me retrouve totalement dans ces mots, ces 90 minutes qui me paraissent une fraction de seconde.

J’en retiens une chose principale : donner du sens à ce que l’on fait. Je décide alors de changer mon état d’esprit vis-à-vis de cette RAF.

Je la disputerai au profit d’une association et pas n’importe laquelle : SOS Préma. Cette association aide les parents d’enfants prématurés sur le plan matériel en équipant les hôpitaux mais aussi sur le plan moral, en proposant un suivi, de l’aide, de l’écoute. Étant papa d’une grande prématurée, Agathe, née à Port-Royal (Paris) à 29 SA, tout cela me paraissait tomber sous le sens.



Le Jour-J approche. Mon vélo est prêt, bichonné par Vincent. Je pars avec mon Shimano DI2, et le chargeur pour ne pas tomber en rade, en 52-36 x 11-32. Pas évident de trouver le bon compromis entre les montées difficiles, avec le poids des sacoches. On va pas trop se poser de questions, je pédalerai. Je profite de quelques jours libres entre le Giro et le Tour de France pour descendre à Nantes : 400 kilomètres en moins de 13 heures avec une arrivée à 3h30 du matin.


Puis trois jours au-dessus de Bourg Saint Maurice avec la reconnaissance du Cormet de Roselend, des Saisies et de la descente de l’Iseran.

Un rapide séjour qui me permet d’avoir en tête les montées et les descentes dans cet enchainement crucial qu’il faudra affronter durant la RAF. Point négatif, grosse douleur au genou droit en pédalant. À ne plus pouvoir marcher. Inquiétant. Je décide de ne plus réellement m’entrainer jusqu’au départ. Pour calmer la douleur mais surtout car j’ai une grosse charge de travail en tant que journaliste sur le Tour de France. L’emploi du temps est serré jusqu’au dimanche 18, cinq jours avant la course.


Dernière nuit avant de prendre le train. Moment idéal pour tout préparer. Il faut penser à ce que l’on va prendre sur soi au départ et ce que l’on prévoit pour les deux bases de vie. Casse-tête. Premier objectif rempli : tout emmener. Deuxième objectif validé : arriver à l’heure au train et retrouver mon grand frère qui m’accompagnera au départ. Sur place, j’ai loué un petit appartement qui nous permettra de manger à notre convenance, d’être au calme et de faire notre vie avant de m’élancer. Deux sorties de vélo pour tourner les jambes, voir où se trouve le départ, repérer les quinze premiers kilomètres de l’épreuve. L’occasion de me rendre compte qu’il n’y a que six kilomètres de plat avant d’arriver dans les premières pentes menant à Grasse. Ça va être sympa. La pression monte, vous êtes nombreux à me soutenir et ça fait plaisir.

Vendredi matin, je récupère mon dossard sur la ligne de départ. On y va à vélo entre frères. J’oublie les sacs de délestage pour les bases de vie. Ça commence bien. Demi-tour et ça repart. La RAF, c’est une pression mentale permanente et ce même avant le départ.

Derrière moi dans la file, Eric Leblacher. J’avais déjà échangé avec lui par message, c’est l’occasion de se voir en vrai et de discuter.

J’ai le dossard USS133. C’est ce numéro qu’il faudra suivre sur le site de la course pour voir mon avancée. Allez, de longues heures à attendre. Heureusement, il y la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques pour faire passer le temps. Il est 20 heures lorsque je me présente dans l’aire de départ pour encourager les premiers partants. Très rapidement, Stéphane Lombard s’élance. Deuxième du BikingMan Corsica, nous le connaissons bien car il courait en FFC avec nous en Pays de la Loire. C’est marrant de se retrouver ici sur une compétition qui n’a rien à voir avec nos pratiques habituelles.

J’appelle une dernière fois Anne-Charlotte, ma copine, puis mon père. Les quelques minutes me séparant du départ me paraissent des heures. C’est long de ne rien faire. Je m’assois sur un banc aux côtés d’autres participants. On discute, on partage nos braquets, nos parcours sportifs pour en arriver là. Ça détend, ça occupe. Puis on demande USS133 au départ. On me dépose la balise GPS dans la sacoche. Chaque concurrent s’élance toutes les 90 secondes. Sauf que devant moi, il n’y a personne. Je vais donc partir trois minutes après le coureur précédent.

Les mots de mon papa résonnent dans ma tête au moment de monter sur la rampe de lancement : «Ne pars pas trop vite. Tranquille.»

Eh bien, à la surprise générale : je suis parti vite. J’ai repris huit coureurs en sortant de Grasse, au bout de vingt kilomètres. La nuit tombe très vite. Je suis seul sur mon vélo et je me pose des questions. Que vais-je faire dans cette galère ?

Les jambes tournent très bien. Il y a pas mal de coureurs sur la route que je peux apercevoir devant ou derrière grâce à leurs lumières. C’est rassurant et agréable comme sensation.

La route s’élève, la température diminue. Les premières descentes sont fraiches et il n’est pas facile de trouver le compromis vestimentaire.

Pas évident non plus de s’alimenter. J’ai décidé de partir avec uniquement des barres énergétiques, des pastilles à mettre dans les bidons, des gels et des shots de caféine. Rien d'habituel. Une terrible erreur.

Malgré les arrêts boulangeries - restaurants que je souhaite faire, il aurait fallu prendre dans mes poches des petites choses faciles à manger et agréables.

L’inexpérience me joue un premier tour. Je roule bien, à la faveur d’un petit village je vois une fontaine et hésite à m’arrêter. J’ai en tête de m’arrêter dès que possible pour ne jamais être à court d’eau.

Derrière moi, trois ou quatre coureurs en font de même. Certains sont encore tout en court malgré l’heure matinale, me disent vouloir rouler un maximum sans s’arrêter. Pour ma part, je commence déjà à fatiguer. Ça m’inquiète. Je vais m’arrêter quinze minutes sur le bord de la route, sans rien faire. En voyant un coureur arriver au loin, je repars.

Je vais m’arrêter une deuxième fois mettre mes jambières, dans la cour d’une maison. Une fois habillé, je m’allonge sur le bitume, dix minutes. Jusqu’à ce que la propriétaire sorte de chez elle pour dire à ses chiens d’arrêter d’aboyer. «Mais qu’est-ce que vous faites-là vous ?» Oups, grillé. «Je me suis arrêté me couvrir, ne vous inquiétez pas je pars. Bonne nuit.» J’en ris encore.


L’heure tourne, je sens que le ciel s’éclaircit petit à petit. Je dois être au milieu de champs de lavande car ça sent bon mais je ne vois rien. Pour le plaisir des yeux, on repassera.

Je suis très concentré sur mon pédalage, sur la route, sur la course.

Alors qu’il reste énormément de chemin mais mon âme de compétiteur est bien là. Dans une descente un poil technique je me fais une grosse frayeur, voyant le parapet de très près. Je pense à Alexandre Pasteur qui crie sur Philippe Gilbert. Je ris mais j’en menais pas large.

Je suis dans les Gorges du Verdon. C’est beau mais il fait toujours nuit. Je retrouve deux compères, on discute, on se prévient des dangers de la route et du chemin à prendre.

Quand tu roules de nuit depuis plusieurs heures, c’est agréable. Je les distance dans une montée, me sentant vraiment bien. Il est quasiment cinq heures du matin, je commence à avoir faim.

J’essaye de suivre l’épreuve olympique de cyclisme sur route mais ça ne marche pas. Je suis déçu, ça m’aurait accompagné et puis ma passion journalistique reprend le dessus. Mon frère me tiendra au courant par message.

Je m’arrête sur un banc au centre d’un village pour souffler deux minutes. Je regarde le classement et vois Omar di Felice, deuxième en 2020 et coureur italien professionnel en Ultra-Distance à quelques kilomètres derrière moi. Il va très bientôt me reprendre. Je m’y prépare psychologiquement. Si bien qu’en le voyant me rattraper, il n’a pas réussi à me lâcher.

Sur la RAF, il n’est pas autorisé de rester dans la roue d’un autre concurrent, de se passer des relais. Vous pouvez rester côte-à-côte de manière raisonnable mais pas plus. Dans le sillage d’Omar, deux coureurs sont à 50 ou 100 mètres.

Comme moi, ils ont été rattrapés mais l’Italien n’arrive pas à les lâcher. Soit, allons-y, je ne vais pas freiner ou me ralentir pour lui. Il roule tranquille dans les bosses et met la poignée dans l’angle dès que c’est plat ou que ça descend. Tout ce que j’aime. À ce petit jeu, nous irons ensemble comme ça jusqu’au Bed and Bike de Venasque, au pied du Ventoux. C’est motivant de voir un tel champion rouler à la même allure, de ne pas être dans le dur. Dans la nuit, je me suis arrêté à une fontaine, suivi de près par Omar. Il est arrivé 15 secondes après moi, il est allé tellement vite qu’il avait rempli ses bidons 30 secondes avant moi. Je me serais cru aux stands en F1. Quelques instants plus tard, j’enlève mes jambières en roulant pour ne pas perdre son sillage. J’ai l’impression de faire une course en 1ère catégorie sauf qu'il reste 2200 kilomètres.

Je veux m’arrêter prendre le petit déjeuner à Gordes. Je ne trouve rien sur ma route, alors je poursuis. Viens le Col de Murs, dernière difficulté avant de pouvoir me ravitailler au Bed and Bike. Allez, je décide même de flinguer di Felice au sommet pour faire la descente. Je crois vraiment que je n’ai pas compris le principe de la course.

Dans ce dernier col, Geoffrey et son beau-père sont venus m’encourager. Ah le plaisir de voir quelqu’un que l’on connait ! Geoffrey est photographe donc attention les belles photos que je vais avoir.


Au pied de la descente, je m’arrête au Bed and Bike. D’autres coureurs sont déjà là, prennent leur douche, mangent, se reposent. Moi, j’arrive heureux comme un gosse. J’ai 296 kilomètres au compteur, 4200m D+ en 10h44 soit 27.6km/h de moyenne. Quand même. Je range mes affaires, prend le plat de pâtes que me l’on propose, discute avec Geoffrey. Omar arrive 1 minute après moi. Change de maillot, bois un Coca et repart. Ah d’accord bah salut Omar, c’était un plaisir. Si Omar ne m’a pas «tuer», Omar a fini par me lâcher.


Après une quarantaine de minutes de pause, je repars. Devant moi, le Mont Ventoux.

C’est la principale difficulté du début de course. Je l’ai déjà monté lors de mes trois années à Montpellier, en école de journalisme. Il y avait fait un brouillard écrasant à partir du Chalet Reynard. Je n’avais donc rien vu et ne me souvenais pas de grand chose. Il fait beau, pas trop chaud, nous sommes en milieu de matinée et il y a déjà pas mal de cyclistes sur la route.

C’est motivant d’en doubler certains alors que j’ai les sacoches comme handicap. Dans ma tête, j’ai le chrono de mes copains Rémi et Nico à battre. Si je le fais avec 300 bornes dans les jambes et l’excédent de bagages, j’aurai leur respect éternel. Jusqu’à Saint-Estève, tout va bien. Et puis la pente se brusque.

Je sais pour avoir regardé d’un oeil très attentif le dernier Tour de France et la démonstration de Wout van Aert, que cette partie dans la forêt est très difficile. Je pense au petit Kenny Elissonde qui avait attaqué. Ça occupe mes pensées car le compteur oscille entre 8 et 10 km/h et ça m’inquiète un peu.

Je mange assez peu durant la montée, concentré sur mon pédalage et sur cette paire de jambes qui ne tourne pas assez vite. Geoffrey et son beau-père m’encouragent régulièrement et je contracte fort les muscles pour paraitre bien sur les photos à défaut d’aller vite.

Ça me fait rire de savoir que je vais avoir de beaux souvenirs. Je regarde beaucoup mon compteur.

Je vais d’ailleurs faire ça dans chaque col. J’intellectualise beaucoup mes montées et ma pratique du vélo en général. Si je monte à telle vitesse, il me faudra tant de temps pour aller jusqu’au prochain virage. Ça occupe mon esprit qui n’aime pas l’ennui et ça me fait oublier que je vais lentement.

Au Chalet Reynard, je sais qu’un gros morceau est passé mais le vent se lève. Heureusement, les coureurs à grimper le Ventoux sont de plus en plus nombreux. J’essaye de suivre un mec en pédales plates avec un maillot jaune LCL sur le dos. J’y arrive à peine. C’est pas possible, je suis mauvais. J’approche de la stèle de Tom Simpson.


Je me remémore l’intervention de Bradley Wiggins sur la moto Eurosport lors du dernier Tour de France. Elle avait mis des frissons à tout le monde. Il rendait hommage à l’ancien champion britannique en expliquant comment Simpson l’avait inspiré lui mais aussi Thomas, Tao, Yates et tous les champions d’aujourd’hui. Je pense aussi à Cavendish enlevant son casque en passant devant. Le cyclisme fait partie de ma vie, c’est ma passion, le sport que je pratique mais aussi mon travail au (presque) quotidien. Je regarde cette stèle que je n’avais pas pu voir lors de ma première montée du Ventoux. Il ne reste plus que quelques mètres, j’aperçois les panneaux de la RAF et trois bénévoles. Je m’arrête et m’assois comme si c’était la fin. Ah bah non, il reste 2200 kilomètres copain.



Je m’habille car le vent est très fort. Je remplis les bidons et je plonge dans la descente. Je pensais que le vent serait plus faible de l’autre côté : raté. Je sais que cette descente est rapide. Les coureurs du Tour, sur route fermée, dépassent les 100 km/h. Je vois 80 ou 85 s’afficher et j’ai déjà du mal à tenir sur mon vélo.

J’adore descendre en règle générale mais là, le vent me fait un peu peur. Les rafales sont imprévisibles. Un coureur tente de me doubler mais il est ramené à la raison par une bourrasque qui manque de le projeter au sol.

La descente est presque finie et je vois quelqu’un sur le bord de la route filmer en m’encourageant. Je ne reconnais pas cet individu de type caucasien. Je descends encore vite et passe devant Aurélien.

Une question me vient alors : mais qu’est-ce que tu fais là mec ?


Arrivé à Malaucène, je me pose à une boulangerie pour me ravitailler et me changer car le changement de température est brutal. Aurélien me rejoint. C’est un bon copain, il est adepte du bike packing et m’a aidé sur ma préparation logistique.

Je ne m’attendais pas du tout à le voir, ça me fait plaisir de pouvoir discuter. Il me confie avoir dévié de sa route initiale qui le menait en vacances dans le sud pour me voir.

C’est dingue. Ça me touche et ce sont des petites choses qui te motivent, qui t’empêchent de baisser les bras. Après deux bonnes petites blagues et une photo où je fais semblant d’être frais, je repars.

Je ne connais absolument pas les prochains kilomètres mais j’ai bien étudié le parcours sur Google Maps. Je sais que certaines difficultés sont cachées, je sais où je peux me ravitailler. Le vent est favorable et la topographie m’avantage. Roulez jeunesse.

- Attention, anecdote - Je passe à Vaison la Romaine. La dernière fois que j’y ai mis les pieds, c’était en 2016 lorsque le Tour de France arrivait au Mont Ventoux mais que le fort vent avait empêché les installations techniques de monter au sommet. La zone technique avait été délocalisée sur le parking du Super U de Vaison la Romaine et l’arrivée des coureurs au Chalet Reynard. Froome avait chuté, couru à pied sans vélo, pris la bicyclette Mavic en pédalant comme un crapaud puis franchi la ligne. Au passage d’un rond-point, le parcours de la RAF nous faisait passer devant ce fameux Super U. Ça m’a rappelé des souvenirs et encore une fois ça m’a bien occupé le cerveau pendant 20 minutes. À me souvenir chaque instant de cette journée de travail.

La route n’apporte pas grand chose de spécial ensuite. Il fait chaud.

Je me suis fixé Valréas comme prochaine aire de repos. C’est d’ailleurs ici que Geoffrey et son beau-père vont me voir pour la dernière fois. Les savoir prêts à m’encourager durant une bonne poignée d’heures m’a fait du bien mais savoir que je vais retomber dans la monotonie de l’épreuve, la solitude, me fout un coup au moral.

La solitude est un vrai challenge sur cette épreuve et je ne m’en rendais pas compte avant le départ. Je me pose au McDo de Valréas mais je n’ai envie de rien. Je repartirai d’ailleurs avec les Potatoes dans la poche. Quelle tristesse mais la chaleur me plombe.

En temps normal, ce n’est pas un temps que j’apprécie vraiment. Je préfère la fraicheur bretonne de mes racines. L’arrêt McDo était, je pense, une erreur. Il y avait à proximité des supermarchés qui m’auraient fait le plus grand bien. Stocker des sodas, des sandwichs ou des petits gâteaux.


Je ne le sais pas encore mais voilà que mon manque d’expérience me joue encore un tour. Je suis aussi là pour apprendre. Je reprends ma marche en avant mais ça devient difficile. Il fait chaud, il y a du monde sur la route et l’équipe de France de volley vient de se prendre 3-0 par les USA en ouverture du tournoi olympique. Bon, ça, encore, je m’en fous un peu. Mais je suis preneur de la joie des autres pour me faire avancer.


Dans un petit village, je vois une supérette. Je m’arrête. Sur les conseils de mon papa, médecin du sport, je prends deux tranches de jambon pour recharger les batteries. Bon, ça ne passe pas vraiment. J’ai pris une grande bouteille d’eau et un jus de fruit. Les bidons sont remplis et frais.

Je laisse passer deux concurrents qui sont côte à côte et que j’avais vu sur le suivi de la course. Je sais très bien qu’Eric Leblacher est à quelques kilomètres. Je me suis laissé le temps de récupérer jusqu’à ce qu’il passe. Le voilà ! Je jette les emballages à la poubelle, ferme les sacoches et saute sur mon vélo pour prendre le sillage d’Eric.

Avoir quelqu’un même à 100 mètres ça motive. Je me mets minable pour revenir. Eric est avec un copain à lui qui est du coin. Zut, je vais devoir rester derrière sans pouvoir discuter avec lui. Tant pis.

Difficile dans les ascensions de se freiner du coup je décide de les laisser à leur rythme et je pars. Me voilà de nouveau seul mais en sachant qu’un duo est devant, pas si loin. Voici Crest puis Dié.

Que la route est nulle, encombrée, longue. Ce n’est pas marrant mais il faut passer par là.

Je roule vraiment bien au point que je rattrape les deux concurrents. Il y a le vainqueur du 1100 de 2020 que je connais de nom ainsi qu’un vététiste. Je me présente, on discute un peu. A trois, on essaye au maximum de respecter le règlement. Parfois à côté pour échanger, souvent à distance respectable.


Puis viennent les derniers cols avant Saint Jean en Royans, la première véritable base de vie. Nous sommes en fin de première journée, bientôt 24 heures sur le vélo. Il faut grimper le Col de Rousset puis le Col de la Chau. Certains diront sans doute que ce n’est pas très dur, que c’est roulant, que ça se monte bien. Pour moi, dès qu’il y a plus de 3% de pente, c’est dur. D’accord ? Surtout avec 500 bornes et des sacoches.

D’ailleurs, en parlant de sacoche. J’en place une sans m’en rendre compte au pied du Col de Rousset. Joachim et Hugues ne me suivent pas et je crois que la «pression» d’être suivi me fait aller plus vite. Comme en course. Je monte avec la «peur» d’être rattrapé. C’est génial.

Encore une fois, j’intellectualise la montée. Je compte les coups de pédale, le temps qu’il me reste.

Dans un virage, un homme en tenue de vélo semble attendre les coureurs pour les encourager. Hyper cool. Il me propose un coca. Bah ça, c’est gentil comme tout dis donc. Merci.

Je poursuis ma route jusqu’au sommet où je sais qu’un tunnel m’attend. Merci Google Maps.

Je sais aussi qu’il y a une remontée dans la descente et qu’il faut prendre à gauche lorsque la route me proposera une bifurcation. J’y ai passé des heures, parfois jusque tard dans la nuit, et j’ai noté le maximum d’indications.


Dans la fin du col, j’ai aperçu deux coureurs un lacet au-dessus. Oh ça me motive. Allez Jojo, l’échappée n’est pas loin. Jonction imminente. Je descends vite mais il faut remonter. C’est du 6% de moyenne sur un peu plus de six kilomètres mais certains passages sont plus difficiles. Enfin, je retrouve les petits points qui me précèdent. J’en remets une couche mais en même temps, il ne faut pas tomber dans l’euphorie.


Bon, qu’importe. Je profite, je suis fort, je vais vite. On verra la suite un autre jour.

Je reprends un coureur, il est Breton. C’est forcément un copain. Il vient de Queven, je connais bien. Il me confie vouloir abandonner à la prochaine base de vie car son genou le fait couiner. Zut, ce n’est jamais une bonne nouvelle. Je l’encourage mais je sens bien que son choix est fait.

Je le distance et reviens sur un autre coureur, il porte un capteur de glycémie Supersapiens, comme moi. Autant vous dire que ça me donne un bon sujet de discussion et de réflexion, moi qui ne cherche que ça.

Puis sur un troisième. Lui est italien. Il s’appelle Paolo. «CIAOOOOOO PAOLO. BOCCA LUPPO !» Ça veut dire bon courage en italien. Je sais pas dire grand chose de plus.

Ça me fait penser au Giro que je couvre pour Eurosport et à Alexandre, mon collègue bisontin qui vit désormais à Pise et qui parle hyper bien italien.


Bref, je viens de reprendre six coureurs en trois heures de temps. Je suis septième sur la carte, un peu plus loin si on compense avec les différents temps de départ. Mais c’est dingue quand même.


J’en remets encore jusqu’au sommet qui me fera basculer dans une longue descente vers la base de vie. Incroyable, encore un coureur devant moi.

Si je le rattrape et le double, je serai sixième de la RAF 2500 après 24 heures.

C’est pas rien.


Je passe à coté de lui en le saluant, en l’encourageant mais mon coup de pédale est fluide.

Je ne suis pourtant pas du tout un grimpeur. Je suis clairement en euphorie absolue.

Après quelques kilomètres de descente, je passe le Col de la Machine. Je décide de me couvrir.

Euphorique mais lucide le bougre. Je ne me reconnais pas.

Régis me double pour la sixième place. C’est pas grave. La descente est jolie, les gorges sont splendides mais le temps n’est pas à la fête.

La route est par endroit humide et il fait frais.

Je ne m’attarde pas sur le paysage, je suis concentré sur la route et le GPS qui n’est parfois pas très précis.

J’arrive dans le village de Saint Jean en Royans. Il est tout juste 21 heures. Je viens de passer la barre des 24 heures et je suis à la base de vie. J’ai fait 545 kilomètres en 20h44, avalé 8453m de D+ à plus de 26km/h de moyenne.


En arrivant, j’ai encore une fois la sensation d'avoir fini la course. Comme au sommet du Ventoux.

Ici, les bénévoles nous accueillent et un sac m’attend. D’ailleurs le camion transportant les sacs arrive à la seconde près en même temps que moi. Il est tombé en panne sur la route. Les cinq premiers de l’épreuve n’ont donc pas pu avoir leur sac à temps.

Certains le prennent avec philosophie, d’autres moins. Omar di Felice, le fameux italien avec qui j’ai féraillé en début de journée dans les contreforts du Ventoux, a perdu du temps. Au moment où je m’assois, il est prêt à repartir.

Whaouh. On fait clairement pas le même vélo mais c’est aussi la beauté de la RAF.


À ce moment-là, c’est un tournant de la RAF. Ou du moins, c’est un passage très stratégique.

La base de vie est un gymnase avec douches, matelas de gym pour s’allonger, des prises de courant, de la nourriture…

J’avais prévu dans mon tableau de marche d’y arriver à 21h50 et d’y rester une heure pour dormir quatre heures du côté de Grenoble en plein milieu de la nuit.

Je décide de changer mon fusil d’épaule. J’ai quasiment tout le confort requis ici et je viens de rouler comme un fou. Je trouve plus raisonnable de me (re)poser ici.



J’en informe la direction sportive qui me suit, composée de mon frère, Nicolas, ma copine, Anne-Charlotte ainsi que de Geoffrey et Sébastien, co-fondateurs de l’Agence Nous. J’en profite pour parler d’eux. Ces quatre personnes sont extrêmement proches de moi. Ils me connaissent sous différentes facettes et à eux quatre, ils savent tout de moi. Je les ai réunis sur un groupe WhatsApp pour qu’on échange. Durant toute la course, ils me tiennent au courant des Jeux Olympiques, et c’est déjà très important, mais surtout de la situation de la RAF, de la météo, des prochains arrêts possibles, des horaires d’ouverture des restaurants ou magasins, des endroits possibles pour dormir. Je m’imaginais le groupe idéal pour me soutenir, ils ont été au-delà. Tous les jours jusqu’à ce que je m’endorme, sur les coups de 1 ou 2 heures du matin. Dès mon réveil, ils étaient là. Leur aide a été précieuse et le soutien indispensable. Au moment où je leur dis que je vais m’arrêter plus longtemps, ils sont tous d’accord. Mais c’est là que je fais une belle erreur.


Premièrement, il n’y a pas grand chose à manger sur la base de vie. Il y a, mais pas de quoi stocker pour repartir.

J’aurais dû profiter de l’ouverture des restaurants dans le centre ville et de l’heure pas trop tardive pour diner calmement, stocker des choses pour le lendemain.

Zut, je n’y pense que maintenant en vous écrivant ces lignes. Je branche tout ce que j’ai à brancher. Je me douche, met une thermique et un cuissard long pour m’allonger. Pas de réveil, je verrai bien quand je me lèverai. Je suis un peu contradictoire sur cette course.

Rouler plus vite pour dormir plus. Avant de m’endormir, je croise Stéphane Lombard. Il est plus ou moins en tête de la course à la faveur des arrêts des uns et des autres et des heures de départ. Ça m’impressionne.

C’est sympa de discuter juste une minute. Il me parle de ses problèmes intestinaux de la première journée. Quelle galère. Je me dis que je suis chanceux, c’est dingue mais jusqu’ici, j’ai fait 20 heures de vélo comme si j’avais roulé trois heures. Allez, je vais dormir. Bonne «nuit».


Je me réveille, sans aide du téléphone, vers 4h30 ou 5h. Je prépare tout. Je ne suis pas bien rapide. Je charge ma sacoche de nourriture artificielle.

Nouvelle erreur.

Plus rien de ce type ne passe dans mon organisme, mais je n’ai rien d’autres.


Je suis prêt à repartir mais mon Garmin ne s’allume plus. La tuile. Non seulement j’ai besoin de savoir ma vitesse, la distance et d’uploader tout ça sur Strava une fois arrivé au Touquet, mais surtout il y a la trace GPS. Je râle. C’est ce que je fais de mieux dans la vie, avant même pédaler. Par magie, il fonctionne de nouveau. Je pars.


Quel idiot. Il n’y a rien à manger, il est trop tôt pour dévaliser une boulangerie et j’ai diablement faim. Je m’en veux. Surtout que le départ est en bosse.

Pourquoi n’ai-je pas continué hier soir, surfant sur mon euphorie ?

Je dois m’arrêter sur le bord de la route pour trouver les bons habits allant avec la situation. Un coureur du Périgord me rattrape, il roule à sa main. Je suis au-delà de la 20e place au classement.


Leblacher, Clisson et tant d’autres n’ont dormi que quelques minutes ou quelques heures et me sont passés devant. Tant pis, il reste du temps.

Surtout que cette deuxième journée est dantesque avec Alpe d’Huez, Sarenne, Lautaret, Galibier et peut-être même Iseran, Roselend, Saisies pour les plus courageux ou rapides.

J’écoute l’entrée en lice d’un certain Romain Cannone en épée aux JO. Inconnu au bataillon, pas favori, invité de dernière minute. Il remporte son premier tour. Bravo mec, c’est bien. Bon, il va devenir Champion Olympique. Incroyable histoire.


Je repars avec le coureur périgourdin. Voir quelqu’un m’a remotivé. Je le lâche.

J’arrive à Lans en Vercors. C’est comme Lens dans le Nord mais c’est dans le Vercors et ils ne jouent pas au foot.


Pour m’occuper, je me demande qui est le dernier vainqueur d’étape sur le Tour de France ici. Ah je l’ai sur le bout de la langue. AH OUI MAIS SI C’EST LUI ! (Réponse à la fin du compte-rendu.)


Je vois une boulangerie. Je mange. Je repars. J’ai encore faim. Je vois une deuxième boulangerie. Je m’arrête. Je mange encore. Je repars. Ça va mieux.

Mon copain du Périgord revient.

Maintenant, il faut rejoindre Bourg d’Oisans et le pied de l’Alpe d’Huez. C’est long mais c’est plutôt à mon avantage.

J’ai un coup de moins bien dans une descente. Je ferme à moitié les yeux. Je discute avec mon frère, ça me remet dans le droit chemin.



Sur les coups de 10 heures, avant de traverser Riouperoux, ça ne s’invente pas, je m’allonge dix minutes sur une aire de repos. Quelle vie quand même. Quelle course, quelle idée.

Je ne me sens quand même pas au top et j’ai une journée de haute montagne à avaler. Je me sens sacrément bête.

Je m’approche du pied de l’Alpe. Je ne connais pas la succession Alpe-Sarenne-Lautaret-Galibier. J’ai juste étudié sur Maps. J’attaque l’Alpe, c’est dur.

Chaque virage est l’occasion de me remémorer des grandes victoires, de découvrir que certains ont gagné ici.

J’attends le virage Pierre Rolland avec impatience. Sa victoire est mythique, elle est gravée dans mon esprit. Ça tombe bien à son virage, qui est aussi celui de Joop Zoetemelk que j’avais eu l’honneur de rencontrer au Kreiz Breizh Elites, il y a une fontaine. Cool, de l’eau fraiche. Un coureur est là. La belle patte, bel équipement et il porte le même nom qu’un ancien pro, inscrit sur son casque.

On discute, il est impressionné par la RAF et ses participants. C’est sympa.

Les kilomètres défilent, il y a du monde à grimper l’Alpe.

J’en encourage certains. J’essaye d’en suivre mais ça va trop vite.

Un basque me double habillé en Euskaltel Euskadi. Je lui crie dessus : LANDA. MIKEL LANDA. FREE LANDA. LANDISMO. Ça l’a bien fait rire.

Je me rapproche du sommet, c’est dur mais ça passe. Là-haut, un couple est sur le bord de la route. «Eh c’est Josselin, allez mec. ALLEZ ALLEZ !!»

Est-ce une caméra cachée ? Qui sont ces gens ? Que me veulent-ils ?

Un couple de parisiens en vacances à Huez dont le garçon roule et me suit sur Strava. Il sait où j’habite et connait presque mes KOMs par coeur. J’adore ce sport. J’adore cette course. On se pose cinq minutes pour discuter.

Le temps que deux concurrents de la RAF me doublent. Je fais totalement abstraction du classement. C’est si dur…


Je franchis l’Alpe d’Huez, direction Sarenne. Je ne connais pas.

J’ai les souvenirs de Christophe Riblon et Tejay van Garderen.

J’ai souvenir de Geraint Thomas vainqueur à l’Alpe d’Huez, j’y étais avec Eurosport et reconnaitre ces rues, ces pentes, me rend le moment agréable.

Petite descente avant Sarenne, c’est sauvage, calme, splendide.

BAM. Ouf, la frayeur, j’ai failli tomber. Ma veste longue présente sur ma sacoche arrière vient de se bloquer dans l’étrier de freins. J’ai eu très chaud.

Quelle idée de monter Sarenne, c’était pas déjà assez dur ?

Arf, je vois au loin les deux coureurs qui m’ont doublé mais je suis incapable de les rattraper.

Je sais que la descente n’est vraiment pas belle. Je suis prudent mais je n’y prends aucun plaisir. J’ai l’impression d’être Ilnur Zakarin. Mon égo en prend un coup.

J’ai repéré cette descente sur internet et c’est important. Je sais où je me trouve sans jamais n’y avoir mis les roues.

Au pied, le Lac du Chambon me signale que c’est le début de l’interminable Lautaret qui me mènera ensuite vers le Galibier.


Je suis sur les terres de Florian Pigeon, avec qui je partage les grandes épreuves cyclistes sur Eurosport. Il m’écrit : «JOSS T'ES DANS LES HAUTES-ALPES. KIFF. Force et courage pour l'interminable Lautaret.»

Sincèrement, chaque mot, chaque message, chaque appel, chaque attention m’a fait plaisir et m’a fait du bien. Être seul est si pesant.


Je grimpe et à la sortie d’un tunnel je vois un cycliste allongé en retrait de la route. J’imagine que c’est un rafeur. Quelle surprise de reconnaitre Eric Leblacher. Il n’a vraiment pas l’air bien. Je le sens vide. Il me fait signe, je poursuis ma route mais cette image ne me quittera pas. Mon frère me donnera régulièrement de ses nouvelles et je suivrai ça aussi sur le groupe WhatsApp réservé aux participants.

Eric a fait une insolation. Il sera contraint à l’abandon un peu plus loin.


Je suis à la fois surpris et heureux de voir que je m’en sors si bien. Alors certes, je suis loin de la tête et je m’arrête beaucoup mais je suis en un morceau.

J’avance relativement vite et je me sens bien.

Je veux aller au sommet du Galibier pour ensuite basculer et aborder la suite. Mais cette volonté me fait louper une belle occasion.

Dans le village de La Grave, au coeur du Lautaret, il y a des restaurants à profusion et moi comme un idiot, je ne m’arrête pas.

Hors, pendant la RAF, chaque source de ravitaillement est bonne à prendre. Pas forcément longtemps mais ne serait-ce qu’une boisson, un petit encas.

Idiot que je suis, je poursuis.

Et le sommet du Lautaret ne se rapproche pas du tout.

Arrivé en haut, il y a un restaurant. Véridique : j’ai pris entrée - plat - dessert et chocolat chaud. AU SOMMET DU LAUTARET. AVEC LE GALIBIER À MONTER ENSUITE.

Oui mais j’avais faim et ça m’a fait plaisir. Soit. C’était bon et fort agréable.

Quand j’ai dit aux patrons que j’allais au Touquet, ils ont bien rigolé. Mais le respect et la sympathie que j’ai vu dans leurs yeux m’ont boosté. Pour au moins 10 minutes. Puis ensuite, l’enfer.

J’ai détesté le Galibier. Voilà, je vous le dis. C’est pas grave, on peut pas tous aimer les mêmes choses. Je franchis le sommet, je n’ai aucun plaisir. Aucun sentiment de joie. Même pas envie de faire une photo du panneau. Juste envie de descendre et d’avancer. On est quand même à plus de 2600 mètres ici.

Pour faire passer le temps en grimpant, j’ai pensé à Thomas Voeckler jetant son bidon et criant CHARTIIIIIIIIX. J’ai ri dans la douleur.

En haut, je rattrape un coureur et un autre nous rejoint. Ils veulent aller jusqu’à un refuge au pied de l’Iseran où l’on peut diner et dormir.

Allez, je me dis ça aussi. Avoir un objectif est important, savoir à peu près où l'on va. Je descends à Valloire.



Je me souviens de la victoire de Nairo Quintana il y a quelques années. Je revois très précisément l’arrivée, l’arche, la zone technique. C’est le jour où Alaphilippe avait donné sa veste à un petit sous le déluge en zone mixte. La vidéo de Louis-Pierre Frileux avait fait un buzz énorme. Bref, je vous emmène dans ma tête, kilomètre après kilomètre.


On quitte Valloire et la courte montée du Télégraphe se présente à moi. C’est rapide, je monte ça en force. Pas le temps d’attendre. À Saint Michel de Maurienne, j’aimerai me poser mais il se fait tard et nous sommes dimanche. Raté. Juste deux boissons et ça repart. Mes copains distancés dans la descente me rattrapent mais j’ai l’avantage d’avoir pu me poser et prendre du ravitaillement.


Il faut désormais filer jusqu’à Modane, que j’ai toujours situé en Italie. Heureux donc de ressortir plus intelligent de cette Race Across France.

Et puis là, ça monte. Ce sont les contreforts de l’Iseran. Le toit de l’épreuve. Plus ou moins 2770 mètres.


Changement de programme. Je décide de le monter ce soir. Je suis bien, comme la veille au soir. La fin de journée me réussit et cette fois, je ne veux pas briser la dynamique en m’arrêtant dormir.

Je demande à ma direction sportive où diner. Ce sera à Aussois, un plat de pâtes pas excellent. Ça fera l’affaire mais je n’ai pas très faim.

Je fais un point météo avec mon frère.

Depuis le matin, je roule avec mes jambières repliées sur mes chevilles. Et ce sera le cas jusqu’à la sortie des Alpes quasiment. C’est pratique et ça évite de perdre du temps.


Allez, je range tout et je repars. NON. PAS MAINTENANT.

Je viens de crever de la roue avant. À l’arrêt. En dinant. J’ai le même ressenti que Thibaut Courtois à la Coupe du Monde de foot. Seum. Je ne m’énerve pas, et c’est assez rare pour être signalé. Je répare. Je donne tout ce que j’ai pour bien gonfler car le profil qui m’attend est délicat.


Je repars et passe devant le fameux refuge où l’on pouvait s’arrêter. J’ai le sentiment d’avoir fait le bon choix. Je suis motivé, heureux, presque frais.


Je rattrape un coureur que je ne reconnais pas. Ni le maillot, ni le vélo, ni la plaque de cadre. Eh mais t’es qui toi ?

C’est le leader du 1100 kilomètres. Damien Vuillier.

Sur le coup, je ne le connais pas mais on discute pas mal. C’est un coursier, on se comprend vite. On parle le même vélo. C’est ce que j’aime. On a pas mal de connaissances en commun. On papote et puis il me laisse partir car il a peur de ne pas pouvoir me suivre. Encore une fois, avoir quelqu’un derrière moi me motive. J’ai envie de le lâcher mais la nuit s’intensifie et je vois sa lampe quelques mètres derrière.

Ce serait quand même très bête de ne pas faire cause commune. On discute et la pente se cabre sévèrement. C’est l’Iseran. Un gros morceau.

On discute et le temps passe vite. On monte pas si mal franchement. Dans la montée, on rattrape Loris, un Nantais lui aussi. Il est suivi à distance par la famille Sachet, que je connais depuis que je suis jeune. Le monde est petit. On papote aussi. Damien, le leader du 1100, est parfois distancé.

Dans la nuit calme et profonde, je lui crie dessus pour savoir s’il va bien.