S’entraîner à l’australienne : entretien avec Simon Lhuilier (coach U19 Culture Vélo)


Les cyclistes Australiens sont aujourd’hui, et depuis plusieurs années maintenant, très présents au meilleur niveau mondial. Nous pensons bien sûr à Cadel Evans, vainqueur du Tour de France, mais aussi à Richie Porte, Caleb Ewan, Rohan Dennis ou encore Michael Matthews. Il nous a donc semblé intéressant de comprendre leur approche du cyclisme et le comparer à notre modèle français pour peut-être en tirer quelques enseignements. Et pour cela quoi de mieux que de laisser la parole à un entraîneur professionnel tricolore qui a vécu l’expérience du cyclisme de compétition et de la formation en Australie.

Bonjour Simon, pour commencer, peux-tu nous présenter ton parcours cycliste en quelques lignes ?

J’ai 23 ans, j’ai commencé le vélo à l’ACBB Issoudun. Puis, suite à une mutation de mon père, je suis arrivé au Vélo Sport 31 (Blagnac) où j’ai gravi les échelons jusqu’en DN1 (Velo Club 31 GSC Blagnac) en passant par le Pôle Espoir de Guéret. J’ai ensuite effectué une année et demie à l’Occitane Cyclisme Formation (DN1). Et en avril 2018, suite à une perte de motivation, j’ai décidé de mettre fin à ma carrière amateure et de partir pour l’Australie pour apprendre l’anglais et retrouver du plaisir. Aujourd’hui je suis rentré en France, je passe actuellement mon diplôme d’état d’entraîneur et je travaille avec la U19 Culture Vélo qui est une structure de formation tournée vers le haut niveau. Nous avons d’ailleurs, avec ce sponsor, un projet d’équipe U23 (Espoirs) qui me permettrait, je l’espère, de retrouver mes anciens coureurs australiens !

Et peux-tu nous en dire un peu plus sur ton passage en Australie ?

Au départ j’étais parti là-bas pour rejoindre un ami cycliste (Tom Green), apprendre l’anglais et retrouver du plaisir à vélo. Mais dès le lendemain de mon arrivée je me suis retrouvé sur une Coupe d’Australie en tant que staff ! Ensuite, au bout de 2 mois j’ai repris moi-même le chemin de la compétition avec l’équipe Turramarra Cyclery. Et enfin, avec ce sponsor, nous avons créé une section « jeune » allant des catégories minimes à juniors (Turramurra Cyclery Peloton Sport Junior Team). Cette fois-ci j’officiais comme entraîneur.

Nous manifestons à travers cet entretien une curiosité pour le modèle Australien. Est-ce que tu as senti les australiens curieux du modèle français ?

Oui énormément ! J’étais forcément très curieux du modèle australien mais la réciproque était vraie aussi. Pour eux nous sommes le pays du cyclisme, le pays du Tour de France. Ils pensent avoir beaucoup à apprendre de notre façon de faire. Et pour les meilleurs cyclistes, venir en Europe et particulièrement en France est un graal et même un passage obligé pour faire carrière.

Passons à la question qui nous intéresse le plus : qu’as-tu retenu de ton passage en Australie en ce qui concerne leur manière d’aborder l’entraînement et la performance ?

C’est un vaste sujet ! Mais clairement, ce qui ma le plus sauté aux yeux, c’est la notion de plaisir qui est toujours centrale dans leur pratique et dans leur vie en générale. En France, très tôt les résultats comptent et l’entraînement est conditionné pour être performant en compétition. En Australie j’ai senti moins de pression liée aux résultats. Déjà les courses importantes sont beaucoup plus rares. Il y a de nombreux critériums (il n’est pas rare de pouvoir en courir 2 à 3 par semaine) mais on y va dans une optique de s’entraîner et de se faire plaisir. Il y a aussi beaucoup de très grands groupes qui roulent régulièrement. J’ai vu par exemple des départs à 5h du matin pour une longue sortie avec 50 coureurs (et la pause-café au milieu, en face de l’océan bien sûr !). J’ai envie de dire que tout le monde aime le vélo en Australie. Et tout le monde aime partager cette passion (quel que soit l’âge ou la classe sociale).


Dans le même état d’esprit, la professionnalisation se fait plus tard qu’en France. C’est davantage à partir de la catégorie Espoir (U23) qu’un entraînement très cadré se met en place. Je pense par exemple à la préparation du Tour de l’Avenir (en France) que j’ai eu la chance de suivre. A ce moment-là ils mettent vraiment beaucoup de choses en place pour montrer leur potentiel. Mais Avant ça, encore une fois, c’est surtout le plaisir qui prédomine. Ainsi les coureurs arrivent dans les catégories Espoirs et Elites avec plus de fraîcheur mentale. Par contre cela n’empêche pas les jeunes de beaucoup rouler. Globalement en Australie les jeunes roulent plus, plus tôt, mais dans un cadre très souple


Un autre point qui me semble important, c’est le discours général. Ils sont moins dans la critique et beaucoup plus dans la valorisation (comparé à la France). Là-bas tout est valorisé et la moindre réussite est encensée. A l’entraînement ils vont toujours chercher à retenir le positif et encourager les athlètes.

Revenons sur ces notions de plaisir et de cadre. Est-ce que cela signifie que tu as trouvé les australiens moins professionnels dans leur approche du cyclisme ?

Le cadre est clairement plus souple chez les jeunes mais chez les espoirs, quand un coureur veut performer, il va tout mettre en place pour y arriver. Il ne va pas hésiter à investir beaucoup de son temps et de son argent dans un but à long terme (faire carrière par exemple). Là aussi on peut voir une différence avec la France. Les coureurs ne sont pas payés en amateur et bien souvent ils courent sur leur propre matériel. D’abord ils cherchent à être performant et seulement après cela ils peuvent penser à avoir un meilleur vélo et à un éventuel salaire. Donc je ne dirais pas qu’ils sont moins professionnels. Mais peut être qu’ils pourraient s’inspirer de la France pour cadrer un peu plus l’entraînement dans les jeunes catégories. Il y a certainement un équilibre à trouver entre ces deux modèles.

Et concernant le calendrier de courses, quelles différences as-tu noté ?

Ce qui m’a le plus marqué, et c’est ce que je disais avant, c’est qu’il y a beaucoup moins de courses, hors les critériums. Ils prennent donc le temps de préparer chaque échéance, un peu comme on peut le voir chez les professionnels avec les leaders. Les courses sont également plus longues en général. Par exemple une des manches de Coupe d’Australie fait 230km ! Et pour les critériums ils les intègrent en fait complètement à l’entraînement.


Autre chose importante, ils ne courent pas toujours par catégorie d’âge mais parfois par catégories de niveau. Il existe, par exemple, des systèmes de montée/descente qui permettent cela sur les critériums. Chaque semaine certains coureurs montent de catégorie pendant que d’autres descendent.

Passons maintenant aux techniques d’entraînement et à la planification. En tant qu’entraîneur, j’imagine que tu as été curieux de comprendre leur fonctionnement à ce niveau-là ?

Bien-sûr ! Mais en fait tout cela s’inscrit dans le cadre déjà décrit. Ils roulent beaucoup, dès le plus jeune âge. Ils courent beaucoup en VTT et sur les critériums, donc des efforts très intenses autour du seuil anaérobie. Finalement, sans le vouloir vraiment, ils se retrouvent dans un modèle plutôt polarisé. Ils pratiquent également beaucoup la piste à l’entraînement avec de nombreuses séances collectives. Et concernant la planification, ils se donnent le temps de cibler et préparer des objectifs précis (surtout à partir de la catégorie U23).


Par ailleurs, ils sont également très au fait des nouvelles technologies. Ils vont facilement tester les nouveautés (une autre différence avec la France !). Et dans le même état d’esprit ils sont très portés sur la recherche en général.

Et pour terminer, dans quelle mesure cette expérience t’inspire pour conduire tes entraînements aujourd’hui en France ?

Clairement j’essaie de penser beaucoup plus à cette notion de plaisir et de l’intégrer dans les entraînements. Je veux également avoir un fonctionnement plus horizontal, moins descendant avec le groupe. C’est aussi une chose que j’ai retenu de ma parenthèse australienne. C’est important d’impliquer tout le monde, de discuter (de tout et de rien, pas forcément de vélo), d’écouter et de valoriser l’autre. C’est ce que j’ai mis en place depuis mon arrivée à Culture Vélo U19. Pour ce qui est de mes techniques d’entraînement j’essaie de faire en sorte que les coureurs aient moins d’arrières pensées sur certaines séances ou en compétition pour vraiment se donner à 100% et si possible, bien-sûr, dans le plaisir !




Et pour conclure cet article, voici un tableau pour tenter de résumer les différences observées entre les modèles australiens et français (en un coup d’œil 😉) :






Par Rémy Deutsch